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Quatre structures nantaises partenaires [l'Institut d'Etudes Avancées de Nantes, l'Agence d'urbanisme de la région nantaise, l'Ecole nationale d'architecture de Nantes, Keran/Sce] ont lancé en 2024 une chaire de recherche intitulée "Habiter au prisme des limites planétaires". En invitant chaque année un.e chercheu.r.se en résidence, le collectif souhaite imaginer quelles seraient les conditions de l'habitabilité d'un territoire comme la Loire-Atlantique au regard des défis climatiques. Par cet exercice de prospective, ces acteurs de l'aménagement et de l'urbanisme questionnent leurs pratiques respectives et leur souhait d’assumer davantage la condition anthropocène.
Notre époque est profondément marquée par une vision anthropocentrée et progressiste, selon laquelle l’humanité achèverait sa conquête de la Terre. À l’exception des abysses océaniques, tout serait désormais connu, maîtrisé, exploitable. Cette conviction s’accompagne d’une promesse implicite : celle d’un progrès continu, garantissant satisfaction des besoins essentiels, amélioration des conditions de vie et extension des droits humains.
Pourtant, cette narration dominante se fissure. Les crises contemporaines – climatiques, sanitaires, alimentaires ou géopolitiques – mettent en lumière les limites de ce modèle. Loin de confirmer les promesses d’un progrès linéaire, elles révèlent au contraire des fragilités structurelles, voire des effets inverses : dégradation des conditions de vie, insécurité croissante et pressions accrues sur les écosystèmes, dérèglements permanents des cycles biogéophysiques terrestres. Cette situation invite à revoir plus profondément notre rapport au monde et à envisager d’autres cadres de pensée.
C’est dans cette perspective que les auteurs mobilisent la notion antique de « juste mesure ». Chez Sénèque ou Horace, la nature impose ses propres limites, et le sage est celui qui sait s’y conformer, en tirant profit de ce qui est disponible sans excès ni prédation. Cette vision entre en résonance directe avec les enjeux contemporains : elle rappelle que l’habitabilité de la Terre dépend d’un équilibre entre usages humains et capacités de régénération du vivant.
Ce constat est aujourd’hui étayé par les travaux scientifiques sur les limites planétaires. Identifiées par la communauté scientifique, ces neuf seuils définissent les conditions de stabilité nécessaires au maintien des grands équilibres du système Terre. Ces limites sont majoritairement dépassées, fragilisant la capacité de la planète à absorber les perturbations. Ce dépassement ne reste pas sans effet : il produit un sentiment diffus, mêlant lucidité, inquiétude, culpabilité et parfois déni, face à la difficulté d’aligner nos modes de vie avec ces contraintes globales.
La chaire "Habiter au prisme des limites planétaires"
À Nantes, un collectif hybride réunissant acteurs académiques, institutions publiques et experts privés s’est constitué pour explorer de nouvelles manières d’habiter les territoires. En croisant leurs regards et leurs disciplines, ces acteurs cherchent à dépasser les approches traditionnelles de l’aménagement pour imaginer des trajectoires plus sobres, plus résilientes et mieux adaptées aux réalités écologiques. Cette dynamique a donné naissance à une chaire de recherche collaborative intitulée « Habiter au prisme des limites planétaires », qui se déploie entre 2024 et 2027. Son ambition est double : produire des connaissances nouvelles et expérimenter, à partir de situations concrètes, des manières de transformer nos pratiques territoriales, urbaines et architecturales. Loin des solutions toutes faites, la chaire privilégie une approche exploratoire, attentive aux tensions, aux controverses et aux arbitrages nécessaires.
Trois résidences successives de chercheurs structurent cette démarche. Le premier résident, Diego Landivar, propose d’interroger nos dépendances à des modèles économiques ou culturels dont la pérennité est incertaine. À travers la notion de « redirection écologique », il invite à questionner ce que nous jugeons indispensable, et à envisager, le cas échéant, la transformation, la réduction ou même l’abandon de certaines activités. Cette réflexion s’incarne dans des ateliers collectifs où des éléments emblématiques du territoire – infrastructures, événements, systèmes productifs – sont mis en débat.
La seconde résidence, portée par l’anthropologue Veronica Valenzuela Calvo, explore quant à elle les relations quotidiennes que nous entretenons avec notre environnement. Inspirée des travaux de Bruno Latour, elle propose des exercices d’autodescription qui permettent de rendre visibles nos dépendances, qu’elles soient matérielles, sociales ou écologiques. Cette démarche, centrée sur l’attention et l’écoute, ouvre de nouvelles perspectives pour penser les pratiques professionnelles, notamment en architecture et en urbanisme.
Enfin, la troisième résidence, confiée à Alix Levain, s’intéresse aux expressions citoyennes issues des cahiers de doléances de 2018-2019. En adoptant une approche attentive aux expériences locales et aux attachements individuels, elle entend éclairer les attentes et les perceptions des habitants face aux transformations écologiques en cours. Cette entrée « par le bas » complète les approches précédentes en intégrant pleinement les dimensions sociales et affectives de l’habitabilité.
Au fil de ces travaux, une conviction commune émerge : face à l’ampleur des défis, il ne s’agit pas seulement d’inventer des solutions techniques, mais de repenser en profondeur notre manière d’habiter le monde. Cela suppose d’accepter le débat, de reconnaître les conflits d’usage, d’identifier ce qui est essentiel et de construire collectivement des compromis. Dans cette perspective, l’arrêt ou la transformation de certaines activités n’est plus un tabou, mais devient une piste légitime pour préserver les conditions d’une vie durable.
En donnant une place centrale aux sciences sociales, et en particulier à l’anthropologie, cette démarche souligne également l’importance de comprendre les relations entre humains et non-humains, ainsi que les attachements qui structurent nos sociétés. Elle invite ainsi à dépasser une vision strictement technique de l’écologie pour y intégrer ses dimensions culturelles, politiques et sensibles.
À la croisée de la recherche, de l’action publique et des pratiques professionnelles, la chaire se veut enfin un espace d’expérimentation ouvert, nourri par des échanges, des événements et des productions collectives. Elle témoigne d’une volonté de faire dialoguer théorie et pratique, afin d’éclairer concrètement les choix à venir.
Pour découvrir l’ensemble de la démarche, nous vous invitons à lire l’article complet publié dans Place Publique.
22.06.2026
19.06.2026
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